Témoignages & cas d’usages

Réalité virtuelle et soins douloureux en gériatrie : ce que montre l’essai du CHU de Nice

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2026

Pansement, soin d’escarre, séance de kinésithérapie : chez 80 patients âgés de 86 ans en moyenne, quelques minutes d’immersion en réalité virtuelle pendant le soin réduisent d’environ 45 % la douleur et l’anxiété déclarées. Les soignants, eux, trouvent le geste nettement plus facile à réaliser. Retour sur un essai randomisé mené à l’hôpital de Cimiez (CHU de Nice).

Des soins courts, répétés, et redoutés

En gériatrie, certains soins reviennent chaque jour ou chaque semaine : réfection de pansements, soins d’escarres et d’ulcères, mobilisations, rééducation. Ils durent de quelques minutes pour un pansement à une demi-heure pour une séance de rééducation. Mais ils font mal, et surtout, les patients savent qu’ils vont faire mal.

Cette anticipation nourrit l’anxiété, qui amplifie à son tour la douleur ressentie : un cercle vicieux bien décrit dans la littérature [1]. D’un soin à l’autre, la boucle se resserre. Le patient appréhende, se crispe, parfois s’oppose, et le soignant doit réaliser un geste technique dans des conditions plus difficiles.

Le cercle vicieux du soin douloureux : le patient anticipe la douleur → l’anxiété monte → la douleur ressentie augmente → le souvenir du soin renforce l’anticipation du suivant.

Les réponses habituelles atteignent vite leurs limites chez la personne âgée. Les antalgiques et anxiolytiques s’ajoutent à des ordonnances souvent longues, avec un risque accru d’interactions, de chutes et de confusion ; les benzodiazépines sont d’ailleurs fortement déconseillées chez la personne âgée [2]. Les approches non médicamenteuses éprouvées (thérapies cognitivo-comportementales, relaxation, méditation) demandent du temps, plusieurs séances et des capacités cognitives préservées. Difficile à concilier avec un pansement de dix minutes en chambre, auprès d’un patient qui présente des troubles neurocognitifs.

Il faut donc un accompagnement bref, immédiat, utilisable avec ou sans troubles cognitifs, et assez simple pour entrer dans le rythme réel d’un service. La réalité virtuelle coche ces cases sur le papier. Restait à le démontrer dans des conditions rigoureuses : une immersion en réalité virtuelle pendant un soin douloureux peut-elle réellement réduire la douleur et l’anxiété des patients âgés hospitalisés ?

Un essai randomisé, au cœur des services

L’étude a été menée par Camille Corbel dans le cadre de sa thèse de doctorat en psychologie (laboratoires LAPCOS et COBTEK, Université Côte d’Azur), à l’hôpital de Cimiez du CHU de Nice. Elle s’est déroulée dans trois services aux profils complémentaires : soins de suite et de réadaptation, unité de soins de longue durée et EHPAD.

Les patients. 80 personnes âgées de 86 ans en moyenne, dont 57 femmes, devant recevoir un soin douloureux récurrent : pansement, soin d’escarre ou d’ulcère, séance de rééducation. Leur score cognitif moyen (MMSE autour de 21 sur 30) traduit des troubles cognitifs légers à modérés chez une bonne partie d’entre elles : exactement le public pour qui les approches classiques sont difficiles à mettre en œuvre. Seules les contre-indications à la réalité virtuelle étaient exclues (troubles visuels ou auditifs importants, épilepsie instable, troubles psychiatriques aigus).

Trois groupes tirés au sort. Le tirage était géré par la direction de la recherche clinique du CHU. L’originalité du protocole tient à la troisième branche, qui permet de tester l’intérêt de laisser le patient choisir son univers.

  • Soins standards (40 patients) : prise en charge habituelle, sans réalité virtuelle.
  • Réalité virtuelle personnalisée (20 patients) : immersion Lumeen dans l’univers que le patient a désigné comme son préféré.
  • Réalité virtuelle non personnalisée (20 patients) : immersion Lumeen dans l’univers que le patient a désigné comme le moins attirant.

Le déroulé. Avant le jour du soin, les patients des groupes réalité virtuelle essayaient le casque et parcouraient les univers sur tablette (mer, montagne, animaux, villes…) pour désigner ceux qui les attiraient le plus et le moins. Le jour du soin, la psychologue investigatrice installait le casque et lançait l’immersion, puis le soin se déroulait normalement. L’ensemble, évaluations comprises, prenait une trentaine de minutes.

Ce qui a été mesuré. Le protocole croise volontairement ce que le patient dit et ce que l’on observe, une précaution essentielle en gériatrie où la parole peut être altérée :

  • L’échelle numérique (EN) : le patient note lui-même sa douleur et son anxiété de 0 à 10, avant et après le soin. C’est le critère principal de l’étude.
  • L’échelle Algoplus : pendant le soin, un observateur repère les signes de douleur (visage, regard, plaintes, corps, comportement) sans rien demander au patient. Elle est notée sur 5, et un score de 2 ou plus signale une douleur probable.
  • Le questionnaire de réalisation du soin : juste après, le soignant note de 0 à 10 la difficulté du geste, sa propre fatigue, et l’inconfort, l’anxiété et la douleur qu’il a perçus chez le patient.

L’essai a reçu l’avis favorable d’un comité de protection des personnes (CPP Nord-Ouest I) et a été enregistré avant son lancement (ClinicalTrials.gov NCT05759026).

Côté patients : une douleur et une anxiété réduites de près de moitié

Avant le soin, les groupes étaient comparables : même âge, même niveau cognitif, mêmes niveaux de douleur et d’anxiété déclarés. Après le soin, l’écart est net et statistiquement très significatif (p < 0,001), avec des tailles d’effet fortes.

  • Douleur déclarée : 4,05 sur 10 avec Lumeen, contre 7,13 en soins standards, soit 43 % de moins.
  • Anxiété déclarée : 3,24 sur 10 avec Lumeen, contre 5,92, soit 45 % de moins.
  • Douleur observée pendant le soin (Algoplus) : 1,68 sur 5 avec Lumeen, contre 3,75, soit 55 % de moins.
Figure 1 : scores moyens des patients après le soin (Algoplus : pendant le soin) et écart relatif entre les deux groupes.

Le dernier résultat est sans doute le plus parlant pour un soignant : il est mesuré au moment précis du geste, par observation, sans dépendre de la capacité du patient à s’exprimer.

Un point mérite d’être souligné. Dans le groupe sans réalité virtuelle, la douleur déclarée par les patients n’a pas bougé entre le début et la fin du soin (7,33 puis 7,13), et l’anxiété déclarée n’a baissé que légèrement (6,74 puis 5,92). Avec Lumeen, sur le même intervalle, la douleur déclarée passe de 6,71 à 4,05 et l’anxiété de 5,87 à 3,24. Le soulagement observé avec Lumeen ne s’explique donc pas par le simple soulagement de voir le soin se terminer.

Enfin, l’effet était comparable quel que soit le type de soin : pansement, escarre, ulcère ou rééducation.

Le choix de l’univers ne change pas l’effet clinique

L’étude comparait l’univers préféré du patient à celui qu’il trouvait le moins attirant. Résultat : le soulagement est le même dans les deux cas. L’hypothèse d’un bénéfice supplémentaire lié à la personnalisation n’est pas confirmée.

C’est une bonne nouvelle pour les équipes. L’effet semble reposer d’abord sur l’immersion elle-même, cette rupture avec la chambre, le pansement et les gestes, plutôt que sur le thème du contenu proposé. Il est tout de même important de noter que tous les univers Lumeen sont conçus pour être apaisants, ce qui peut expliquer qu’aucun ne fasse moins bien qu’un autre. Concrètement, une équipe peut lancer une séance sans craindre de se tromper, même dans un planning serré. Laisser le patient choisir son univers garde toute sa valeur : c’est un moment de plaisir, un sujet d’échange, et une façon de lui redonner une place active. Simplement, ce n’est pas une condition de l’efficacité.

Côté soignants : un geste plus facile à réaliser

Le bénéfice ne s’arrête pas au patient. Juste après chaque soin, le soignant qui l’avait réalisé remplissait un court questionnaire, noté de 0 à 10. Tous les écarts entre les deux groupes sont significatifs (p < 0,001).

  • Difficulté du soin : 1,89 avec Lumeen, contre 3,46 en soins standards, soit 45 % de moins. C’est le résultat le plus concret pour une équipe : un patient apaisé se crispe moins et le geste se déroule plus simplement.
  • Inconfort perçu chez le patient : 2,71 contre 6,10, soit 56 % de moins.
  • Douleur et anxiété perçues chez le patient : respectivement 3,63 contre 6,49 et 4,37 contre 6,79.
  • Fatigue du soignant : 0,87 contre 1,85. L’écart est réel, mais la fatigue liée à un soin isolé restait faible dans les deux groupes.
Figure 2 : scores moyens rapportés par les soignants juste après le soin, et écart relatif entre les deux groupes.

Un outil bien accueilli par les équipes. 25 professionnels de l’hôpital ont évalué l’outil avec une échelle d’utilisabilité standard (System Usability Scale). Précision importante : pendant l’essai, c’est la psychologue qui manipulait le casque. Ces professionnels ont donc jugé l’outil en le voyant fonctionner pendant leurs soins, pas en pilotant eux-mêmes les séances. Le score moyen atteint 78,5 sur 100, un niveau considéré comme bon à excellent. La facilité d’apprentissage et le sentiment de confiance à l’usage obtiennent les meilleures notes (4,3 sur 5), tandis que la complexité perçue (1,8 sur 5) et le besoin d’une aide technique (1,6 sur 5) restent très bas.

Intégrer la réalité virtuelle dans un service : les repères de la thèse

À partir de ses travaux, l’auteure propose des recommandations concrètes pour intégrer la réalité virtuelle aux soins gériatriques :

  • Pour qui : les patients de 60 ans et plus, avec ou sans troubles cognitifs légers à modérés. Le bénéfice semble moindre en cas de troubles sévères (MMSE inférieur à 10 environ). Prudence en cas d’antécédents d’épilepsie ou de troubles psychotiques, et immersion peu utile en cas de déficit visuel ou auditif important.
  • Avant : présenter le casque au patient et le lui faire essayer lors d’un premier échange, pour qu’il découvre l’outil hors du moment du soin.
  • Pendant : une immersion de 20 à 30 minutes est bien tolérée et correspond à la durée de la plupart des soins. Le soignant reste présent, parle au patient, veille à sa sécurité physique, et le patient peut arrêter à tout moment.
  • Quand la position ne le permet pas : l’immersion peut se faire juste avant ou juste après le soin. En kinésithérapie, elle fonctionne bien quand le patient est assis ou allongé.
  • Dans l’organisation : nommer un ou plusieurs référents formés dans le service, et prévoir un protocole de désinfection du casque entre chaque patient.

Les limites, et la suite

Comme toute étude, celle-ci a ses limites, et il est utile de les connaître pour lire les résultats à leur juste valeur.

  • Un seul site. L’essai a été mené dans un seul hôpital. Des études dans d’autres établissements sont nécessaires pour confirmer que les résultats se retrouvent ailleurs.
  • Pas d’aveugle possible. Un patient qui porte un casque se voit : ni lui, ni l’investigatrice, ni le soignant ne pouvaient ignorer qui recevait la réalité virtuelle. Les mesures observées (Algoplus, questionnaire soignant) ont donc pu être influencées par cette connaissance. C’est une limite propre à ce type d’intervention.
  • Une personne dédiée. Dans l’essai, le casque était installé et piloté par la psychologue de l’étude, et les soignants se concentraient sur le geste. Il reste à vérifier que les bénéfices se maintiennent quand l’équipe gère elle-même la séance.
  • Une seule séance. L’effet a été mesuré pendant et juste après un soin. On ne sait pas encore s’il se maintient, ni s’il s’amplifie, au fil de soins répétés.
  • Une publication en cours. Les résultats sont issus de la thèse de doctorat soutenue en juin 2025 ; l’article scientifique est en préparation pour une revue à comité de lecture.

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Plusieurs pistes sont ouvertes pour la suite :

  • des études multicentriques sur de plus grands effectifs ;
  • l’évaluation d’immersions répétées sur un protocole de plusieurs semaines : l’anxiété anticipatoire se construit dans la durée, l’apaisement pourrait faire de même ;
  • l’ajout de marqueurs physiologiques objectifs, comme la fréquence cardiaque [3] ;
  • l’évaluation en conditions réelles, quand ce sont les soignants eux-mêmes qui proposent le casque et pilotent la séance pendant le soin ;
  • l’impact sur le parcours de soin lui-même : temps de soin, recours aux antalgiques [4].

Ce qu’il faut retenir

Chez des patients de 86 ans en moyenne, dont beaucoup présentent des troubles cognitifs, quelques minutes d’immersion Lumeen pendant un soin douloureux réduisent d’environ 45 % la douleur et l’anxiété qu’ils déclarent, et de plus de moitié la douleur observée pendant le geste. Côté équipes, le soin est jugé près de deux fois moins difficile à réaliser, et les professionnels qui ont vu l’outil fonctionner le jugent simple et adapté à leur pratique.

Non médicamenteuse et utilisable chez des patients avec troubles cognitifs, la réalité virtuelle s’impose comme un accompagnement complémentaire crédible dans les services de gériatrie.

Transparence et remerciements

Cette étude a été conçue, conduite et analysée par l’équipe de recherche du LAPCOS et de COBTEK (Université Côte d’Azur), sous la promotion du CHU de Nice. Elle a été financée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (contrat doctoral) et par l’Agence nationale de la recherche pour le matériel. Lumeen n’en est ni auteur ni financeur, et les auteurs ne déclarent aucun conflit d’intérêts.

Nous remercions chaleureusement Camille Corbel, Xavier Corveleyn et Jean Breaud, le Dr Françoise Capriz, le Pr Olivier Guérin et l’ensemble des équipes de l’hôpital de Cimiez et du CHU de Nice, ainsi que tous les patients et les soignants qui ont rendu cette recherche possible.

Références

  1. Elman, I., & Borsook, D. (2018). Threat Response System: Parallel Brain Processes in Pain vis-à-vis Fear and Anxiety. Frontiers in Psychiatry, 9, 29.
  2. Wang, P. S., Bohn, R. L., Glynn, R. J., Mogun, H., & Avorn, J. (2001). Hazardous Benzodiazepine Regimens in the Elderly: Effects of Half-Life, Dosage, and Duration on Risk of Hip Fracture. American Journal of Psychiatry, 158(6), 892–898.
  3. Halbig, A., & Latoschik, M. E. (2021). A Systematic Review of Physiological Measurements, Factors, Methods, and Applications in Virtual Reality. Frontiers in Virtual Reality, 2.
  4. Delshad, S. D., Almario, C. V., Fuller, G., Luong, D., & Spiegel, B. M. R. (2018). Economic analysis of implementing virtual reality therapy for pain among hospitalized patients. npj Digital Medicine, 1(1), 22.

Étude source : Virtual reality for pain and anxiety management during painful procedures in hospitalized older patients: A randomized controlled trial. Camille Corbel, Flora Le Cerf, Françoise Capriz, Anne-Julie Vaillant-Ciszewicz, Jean Breaud, Olivier Guérin, Xavier Corveleyn

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